Une rentrée pas comme les autres

Article de Rose-Marie Blasco paru dans Contrepoint, le journal du CréSEP réservé aux adhérents
mercredi 8 juillet 2020

Le mois de juin se termine et nous n’avons toujours pas d’information concrète sur l’organisation que le Ministère de l’Éducation Nationale envisage de mettre en place pour la rentrée de septembre afin de prendre en compte les effets de plusieurs mois de confinement et d’école à distance. Il ne pourra pourtant pas s’agir d’une rentrée comme les autres car la crise sanitaire n’aura pas été sans conséquence sur L’éducation.
En effet, si l’épidémie du Covid19 a confirmé le rôle essentiel de l’école en tant que lieu incontournable de l’apprentissage et de la socialisation, elle a aussi révélé au grand jour la fragilité du lien social et les inégalités afférentes (logement et équipements notamment) contribuant par là même au renforcement des inégalités sociales et scolaires.
Plusieurs situations pouvant être possibles, le MEN devrait élaborer plusieurs scénarios. Cela lui permettrait de mieux anticiper les difficultés sans retomber dans l’improvisation généralisée de ces derniers mois durant lesquels le service d’éducation n’a tenu que grâce à l’engagement et à la conscience professionnelle de ses personnels.
Ainsi, deux scénarios minimums pourraient être envisagées :
- Le premier pourrait être élaboré dans le cadre d’une situation revenue à la normale où le virus circulerait avec modération et conduirait à des clusters localisés et à confiner localement.
- À l’inverse, le deuxième se réaliserait dans le cas d’une situation tendue où le virus circulant avec vivacité conduirait de nouveau au confinement général.
En tout état de cause, des garanties sanitaires indispensables quelle que soit la situation sanitaire devront être apportées à court et à long terme.
À court terme, les équipes devraient être renforcées et revalorisées et le travail en classes dédoublées devrait être favorisé. Cela permettrait non seulement de maintenir les gestes barrière mais aussi de revenir sur des points de méthode et de consolidation des connaissances des élèves.
À l’heure actuelle déjà, les effets de la réforme Blanquer se font sentir : de nombreux postes sont supprimés dans les différentes matières et une augmentation du nombre d’élèves est attendue. De facto, les classes risquent d’être surchargées, ce qui constituera l’un des principaux freins au respect de la distanciation et rendra impossible le travail en petits groupes, nécessaire si l’on veut remettre sur les rails les élèves les plus en difficulté et raccrocher au système ceux qui auront décroché pendant le confinement.
À long terme, un plan de restructuration général du système éducatif devrait être envisagé. Un vivier de remplaçants devrait être étudié afin de parer aux absences et une revalorisation salariale conséquente devrait avoir lieu ; la crise du recrutement est indéniable et on ne la surmontera pas sans moyens supplémentaires.
Par ailleurs, la réussite de tous les élèves ne pourra pas se faire avec le maintien des programmes actuels ; il est fondamental de les revoir et de les alléger (ce qui ne signifie pas qu’il faille, pour autant, en baisser le niveau d’exigence !).
Il serait illusoire de penser que l’on pourra, l’année prochaine, étudier les programmes comme si la crise Covid n’était pas passée par là cette année. Non seulement on ne construira pas des savoirs solides sur des bases fragiles mais en ne revoyant pas les programmes on ne fera qu’accentuer les inégalités. Ne pas les adapter à la situation pourrait même constituer une solide fondation sur laquelle asseoir insidieusement un moyen de sélection et non de démocratisation des savoirs.
En outre, la réforme en cours, qui avait déjà montré ses effets dévastateurs pour les élèves et les personnels, a, avec la crise sanitaire, démontré ses limites. Elle a permis de voir, en effet, que les E3C-1 par exemple et les épreuves de spécialité en terminale arrivaient beaucoup trop tôt dans l’année scolaire et qu’il n’était pas judicieux que des élèves de 1re passent une épreuve de bac 4 mois après la rentrée. À la rentrée prochaine, cela sera d’autant plus vrai que ces élèves sortiront d’une année de 2de compliquée et que le début de l’année devra surtout être consacré à la consolidation des apprentissages si on ne veut pas que les écarts entre les élèves qui se seraient creusés durant le confinement ne s’accentuent davantage.
Au même titre, maintenir les épreuves de bac prévues en janvier (pour les 1res ) et en mars (pour les terminales) serait en contradiction avec cet objectif car, si on ne peut pas prendre le temps de réparer les effets scolaires et sociaux, professeurs et élèves seront lancés dans une course à la préparation de ces épreuves, pénalisant de la sorte les élèves les plus fragiles. Ces épreuves doivent donc être supprimées et remplacées par des épreuves nationales, terminales et anonymes.
Par ailleurs, le lycée réformé a provoqué, comme on le sait, l’implosion du groupe classe à. la rentrée 2019, en sorte qu’une division n’était plus que la juxtaposition de plusieurs groupes d’élèves ayant fait des choix de spécialités différents. Or, si l’on veut limiter les déplacements des élèves et respecter de la sorte la règle élémentaires de distanciation liée à la sécurité sanitaire, l’attribution d’une salle par classe résulte incompatible.
D’autres dimensions doivent également être prises en compte par le Ministère comme par exemple, l’équipement des personnels et des élèves ; pendant le confinement, les premiers ont surutilisé leur ordinateur, connexion internet, imprimante, papier et consommables, et parmi les seconds, nombreux ont été ceux qui, (bien que probablement minoritaires dans nos établissement privés) n’ont pas pu étudier correctement faute d’équipement.
De notre point de vue, cette question doit être rapidement traitée pour les personnels soit sur la forme d’une prime pour les équipements ou l’achat de matériel informatique et pour les élèves en dotant les établissements de tablettes ou ordinateurs pour tous.
Enfin, l’application des protocoles sanitaires élaborés pour le retour en classe a également mis en exergue les limites du bâti de nombreux locaux d’enseignement telles que l’état des sanitaires, l’insuffisance (parfois même l’absence) de points d’eau, ou encore l’exigüité des salles, des couloirs et des espaces de récréation.
Au-delà donc de tous les éléments conjoncturels et autres, c’est toute une conception de l’école qui doit être repensée ; une conception qui, à notre avis, se situe aux antipodes de la vision libérale et conservatrice de M. Blanquer. Il est urgent que les politiques mises en œuvre tendent vers le renforcement de la dimension éducative, sociale et émancipatrice qui sont le propre de l’école. C’est le principe de démocratisation qui doit guider les politiques et non les politiques comptables car, nous ne le répéterons jamais assez, l’éducation des enfants et des jeunes de la Nation ne devrait pas avoir de prix !